OSER AUTREMENT

PRÉFACE

Pourquoi ce livre ?

Si un médecin observait notre société, quel diagnostic poserait-il ?

Il remarquerait d’abord une succession de symptômes : une montée de la violence, une défiance envers les institutions, un découragement de nombreux élus locaux, un chômage qui demeure élevé malgré les créations d’emplois, des difficultés de recrutement, une augmentation des troubles psychiques, un vieillissement de la population, un isolement croissant, une abstention électorale record.

Depuis plusieurs années, les conférences et les échanges organisés dans le cadre des associations Rencontres et Échanges Professionnels (REP), puis Oser Autrement, m’ont permis de dialoguer avec des salariés, des entrepreneurs, des élus, des enseignants, des demandeurs d’emploi, des retraités, des étudiants, mais aussi avec de nombreux citoyens qui ne demandaient qu’une chose : être écoutés.

Ce n’est pas seulement parce que le monde change plus vite. C’est aussi parce que nos institutions, notre manière d’accompagner les citoyens et parfois notre façon de penser continuent souvent de répondre aux questions d’hier plutôt qu’à celles d’aujourd’hui.

Je suis convaincu qu’une société progresse davantage lorsqu’elle accepte de confronter des idées, que lorsqu’elle se contente d’opposer des opinions. Au fil de ces échanges, une conviction s’est progressivement imposée : beaucoup de nos difficultés semblent différentes en apparence, mais elles trouvent souvent leur origine dans des évolutions communes.

Nos difficultés économiques, sociales ou politiques sont réelles. Pourtant, elles semblent souvent n’être que les conséquences d’une transformation plus profonde : l’affaiblissement progressif des liens de proximité qui structuraient autrefois notre vie quotidienne. Rarement autant de citoyens auront exprimé le sentiment que quelque chose leur échappe. Beaucoup disent ne plus reconnaître le monde dans lequel ils vivent. D’autres éprouvent la sensation que les décisions se prennent loin d’eux, que leur parole compte moins qu’autrefois ou que l’avenir est devenu plus difficile à imaginer.

Depuis des décennies, nous avons beaucoup réfléchi à la manière de produire davantage. Peut-être n’avons-nous pas suffisamment réfléchi à la manière de mieux vivre ensemble.

Face à ce constat, deux attitudes sont possibles. La première consiste à dénoncer, à rechercher des responsables ou à regretter un passé que chacun reconstruit souvent avec nostalgie. La seconde consiste à essayer de comprendre.

Cet essai est une invitation à regarder autrement les évolutions de notre société, à relier entre eux des phénomènes que nous avons parfois pris l’habitude d’observer séparément : le chômage, la désindustrialisation, l’abstention, les difficultés de l’école, l’isolement, la violence, les fractures territoriales ou encore les mutations du travail.

Ces sujets semblent éloignés les uns des autres. Je crois qu’ils racontent pourtant la même histoire. À travers les pages qui suivent, je ne prétends pas apporter des réponses définitives. Beaucoup des propositions présentées ici soulèvent naturellement des questions, parfois des désaccords.  C’est même souhaitable. 

Une société vivante progresse davantage par le dialogue que par les certitudes.

Car les grandes transformations de demain ne commenceront probablement pas dans les sommets internationaux. Elles commenceront, comme souvent dans l’histoire, là où des femmes et des hommes décideront de reconstruire la confiance autour d’eux. C’est cette démarche que nous avons choisi d’appeler Oser autrement.

INTRODUCTION

Une société qui change plus vite que nos repères

Notre société change plus vite que les repères qui nous permettent de la comprendre. Depuis une quarantaine d’années, notre société connaît des transformations profondes. Les évolutions économiques, technologiques et démographiques modifient durablement notre manière de travailler, de consommer, de nous déplacer, d’apprendre et de vivre ensemble. Le travail, la famille, l’école, la vie locale, les relations entre citoyens et élus évoluent simultanément. Beaucoup ressentent une perte de repères sans toujours parvenir à l’expliquer.

Ce livre ne prétend pas apporter toutes les réponses, il propose dix pistes d’action pour préparer la société de demain.

Ces changements sont porteurs d’opportunités, mais ils soulèvent également de nombreuses interrogations. Comment préserver la qualité de vie dans nos territoires ? Comment renforcer les solidarités ? Comment anticiper les évolutions du travail et accompagner celles et ceux qui en subissent les conséquences ? Comment imaginer des solutions nouvelles face à des défis qui s’installent durablement ?

C’est de ces interrogations qu’est né cet ouvrage. 

Son ambition est simple : proposer des pistes de réflexion et des initiatives concrètes qui pourraient être expérimentées à Tours, en Touraine, mais aussi dans de nombreux autres territoires confrontés aux mêmes défis. Certaines existent déjà ailleurs et mériteraient d’être développées. D’autres restent à imaginer ou à expérimenter. Toutes ont été retenues parce qu’elles répondent à une même conviction : les territoires disposent d’une réelle capacité d’innovation lorsqu’ils mobilisent les énergies locales.

Au-delà de Tours et de la Touraine, ces propositions s’adressent à tous ceux qui souhaitent réfléchir à l’avenir de leur territoire. Chaque ville possède ses spécificités, mais les grandes mutations économiques et sociales concernent désormais l’ensemble de notre pays.

Le fil conducteur de cet essai repose sur une idée simple : mieux comprendre les transformations de notre société afin de mieux les anticiper.

Depuis près d’un demi-siècle, la France connaît une transformation profonde de son économie et de son organisation sociale. La désindustrialisation, la mondialisation des échanges, le développement des technologies numériques, le vieillissement de la population, l’allongement de la durée de vie et l’émergence de l’intelligence artificielle modifient progressivement notre façon de travailler, d’apprendre, de vivre ensemble et de construire notre avenir.

Pendant longtemps, l’emploi industriel constituait le cœur de notre modèle social. Autour de lui gravitaient les commerces, les services, les écoles, les associations, les quartiers et souvent l’identité même des familles.

Lorsque ce cœur s’est progressivement affaibli, ce n’est pas seulement une activité économique qui a disparu. C’est tout un équilibre social qui s’est fragilisé.

Nous avons souvent le sentiment que tout s’accélère. Les métiers évoluent rapidement. Les compétences deviennent vite obsolètes. Les parcours professionnels sont moins linéaires. Les citoyens changent plusieurs fois d’activité au cours de leur vie. Les institutions elles-mêmes peinent parfois à suivre ce rythme. Cette accélération produit un phénomène plus discret mais tout aussi important. Nos repères évoluent moins vite que le monde qui nous entoure. Pendant longtemps, chacun pouvait imaginer son avenir avec une relative simplicité. Les études conduisaient vers un métier, le métier permettait de construire une famille, la famille s’enracinait dans un territoire, et la vie suivait un chemin relativement prévisible.

Ce changement signifie que les réponses d’hier ne suffisent plus toujours à répondre aux questions d’aujourd’hui.

Depuis plusieurs années, les échanges conduits au sein des associations REP puis Oser Autrement m’ont amené à rencontrer des citoyens d’origines très différentes. Malgré leurs parcours, leurs convictions ou leurs professions, beaucoup partageaient un même sentiment : celui que notre société avait perdu une partie de ce qui faisait sa cohésion.

Lorsqu’une société doute d’elle-même, elle cherche naturellement des réponses. Certaines prennent la forme de programmes économiques, d’autres de réformes institutionnelles ou technologiques. Toutes peuvent être utiles.

Cette idée paraît simple. Elle est pourtant au cœur de toutes les pages qui suivent. Les propositions présentées dans cet ouvrage ne cherchent pas à remplacer les politiques publiques existantes. Elles invitent plutôt à compléter notre manière de penser le développement de nos territoires. Pendant plusieurs décennies, nous avons principalement cherché à développer la croissance économique. Il devient désormais nécessaire de développer également la proximité, la confiance, l’entraide et la capacité d’agir ensemble.

Autrement dit, il nous faut apprendre à mesurer autrement la réussite d’une société.

C’est cette réflexion que je vous propose de partager.

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